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Les fake news prolifèrent, portées par la viralité  d’Internet et la crise de confiance dans les démocraties. Mais personne ne manipule aussi bien l’information que la Russie selon un rapport français.

En 2015, la chaîne Rossiya 1 réalise un reportage sur l’islamisation de la France. Une plongée dans les rues du quartier Barbès à Paris où la journaliste russe affirme que « pratiquement personne ne parle français. Au marché, on ne vend que de la viande halal […]. Une femme sur deux porte la burqa ou le niqab. Il ne reste pratiquement pas de non-musulmans dans le quartier ».

La journaliste égrenait également une ribambelle de statistiques plus farfelues les unes que les autres, faisant état de 11 millions de musulmans en France, soit près de trois fois plus que le chiffre réel.

La vidéo, qui avait été largement reprise par les grands médias français sur Internet pour dénoncer la supercherie fait partie des outils de la guerre de la désinformation menée par le Kremlin est mentionnée dans le rapport de deux instituts de recherche du ministère des Affaires étrangères (CAPS) et des Armées (IRSEM).

Ce rapport de plus de 200 pages rédigé par des chercheurs du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie et de l’Institut de recherche stratégique passe en revue les causes, les conséquences, mais aussi les remèdes à une guerre de l’information qui a pris une ampleur sans précédent avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux.

L’innovation technologique, si elle n’est pas l’unique responsable de la propagation de la fausse information, a joué un rôle d’accélérateur. Ainsi, l’arrivée d’Internet et des médias sociaux, qui sont utilisés comme source d’information pour 62 % des adultes américains et 48 % des Européens, permet la diffusion rapide d’informations erronées.

Et selon les chercheurs, la suprématie du Kremlin en matière de manipulation de l’information est sans appel. La Russie est la principale responsable des ingérences répétées qui se sont produites depuis 2014 dans les différents référendums et élections des démocraties occidentales, citant l’Ukraine, les élections du Bundestag,  le référendum néerlandais,  le Brexit, les élections américaines et enfin les élections françaises avec les MacronLeaks.

Même le référendum sur l’indépendance de la Catalogne, une région où la Russie n’a pas d’intérêt géopolitique, a fait l’objet d’une campagne de désinformation, car le vote représentait une opportunité de «diviser et donc d’affaiblir les pays européens», souligne le rapport.

«Nos interlocuteurs dans les instances européennes attribuent 80 % des efforts d’influence en Europe à la Russie, le reste provenant d’autres États (principalement la Chine et l’Iran) et d’acteurs non étatiques (groupes djihadistes, en particulier Daech).» souligne les auteurs du rapport interministériel, dont la quasi-totalité est d’ailleurs consacrée à la stratégie d’influence du Kremlin.

«Moscou n’est certes pas le seul acteur étatique qui utilise ces tactiques, mais c’est le seul qui les utilise aussi bien, depuis aussi longtemps, qui les a érigées en doctrine officielle et dont la stratégie assumée est d’affaiblir l’Occident» affirme le rapport.

Objectif division

«Le Kremlin va cibler en priorité les sujets clivants et qui jouent sur la peur», souligne l’étude. «L’objectif des manipulations de l’information n’est plus de convaincre d’une idéologie alternative. Il s’agit moins de convaincre que d’affaiblir en divisant.»

Au-delà des outils d’influence traditionnels tels que les ambassades, le rapport dresse une liste des multiples outils de l’influence russe:  les fausses ONG, tels que IDC, le think tank du Kremlin qui dispose de bureaux à Paris, les médias comme Sputnik (qui a d’ailleurs publié un article sur le rapport qualifié de russophobe),  des organisations telles que le club de motards Notchnye Volki, « les Loups de la nuit», et des relais des religieux, politiques ou économiques, indépendants, au rang desquels le rapport cite l’Église orthodoxe.

L’utilisation des outils de propagande russe a des effets dangereux pour les pays européens. « Un effet indirect est […] d’inciter les gouvernements à prendre des mesures contraires à leurs valeurs démocratiques et libérales»  explique-t-il.

Y compris « ceux qui semblent à l’abri de la propagande russe à l’image de la Pologne, où  70 ans de communisme ont immunisé la population contre la propagande russe» souligne le rapport. Pourtant, Moscou cible le pays ainsi que les pays Baltes en tentant de les faire passer pour «des hystériques russophobes paranoïaques auprès des États d’Europe de l’Ouest plus «modérés» affirme le rapport.

Par: Cécile Barbière

Source: EURACTIV.fr