Les fact-Checkers Ukrainiens sous le feu de la guerre hybride Par Yuriy Lapaev

Illustration: UNIAN

Par Yuriy Lapaev, pour Tyzhden.ua

Weekly Magazine, № 31 (663), Juillet 29 2020.

Deux sites ukrainiens travaillant à dévoiler les fausses informations inspirées par la Russie ont fait l’objet d’attaques simultanées.

Il y a plus de cinq ans, l’Ukraine a dû faire face à un conflit armé, provoqué par la Russie, mais aussi à des attaques répétées dans la sphère de l’information, ce qu’on a appelé la guerre hybride. La résistance  à ces attaques, pour un groupe de journalistes ukrainiens, est passée par le lancement du projet StopFake, un site créé avec l’objectif de lutter contre la propagande du Kremlin et la désinformation.

Presque au même moment est né un autre projet bénévole, InformNapalm qui réfutait régulièrement les fausses informations qui circulaient, affirmant par exemple l’absence de troupes russes dans le Donbass. Les bénévoles de cette Communauté internationale ont réussi a rassembler un grand nombre de données uniques qui apportent des preuves de la participation de l’armée régulière russe à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass. Les résultats de leurs recherches ont été présentés à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN et reprises dans de nombreux médias.

A présent, StopFake et InformNapalm sont de nouveau au centre de l’attention de la presse internationale, qui couvre souvent l’actualité de Kiev depuis Moscou. Mais la raison de cet intérêt n’est plus la même. Les deux projets, par accident ou de façon prémédité, se trouvent attaqués par des personnes qui cherchent à faire taire les fact-checkers ukrainiens. Et la façon dont ils sont visés laisse penser que cela n’arrive pas par hasard. Tout a commencé par un article controversée publié par le site «Zaborona» qui prétendait établir un lien  entre Marko Suprun, l’un des présentateurs d’un programme de StopFake diffusé sur YouTube, avec des groupes d’extrême droite. Ce texte, consciemment ou non reprenait en grande partie une «enquête» publiée par un journal en ligne pro-russe «Strana.ua». Il semble que les éditeurs de «Zaborona» n’ont vu aucun inconvenant à cette coïncidence.

Cette situation en rappelle une autre:  un fake sur les aveux d’un soit-disant officier américain qui aurait sévèrement critiqué l’armée ukrainienne. Cette « nouvelle » est  d’abord parue le 23 août 2019 sur les sites Web de la «République Populaire de Donetsk» et de la «République Populaire de Lougansk», sans produire l’impact espéré pour le Kremlin, car le même jour paraissaient un certain nombre d’articles au ton plus positifs sur le défilé des défenseurs de l’Ukraine à Kiev à l’occasion du Jour de l’Indépendance.  Alors ce texte a été repris quelques jours plus tard une deuxième fois : par  «Strana.ua» puis publiée grâce à un piratage informatique sur les sites «Novoe vremya» et «Depo».  Dans le cas StopFake, les auteurs de l’attaque ont utilisé une technique de propagande qui a pour nom  «l’étiquetage». Elle consiste à apposer sur une cible des caractéristiques qui provoquent un fort rejet émotionnel. Un tel procédé a été également utilisé en 2014, quand la machine de propagande du Kremlin a décrit les participants de la révolte contre le pouvoir, puis les premiers volontaires qui sont allé défendre l’Ukraine à l’Est, ou plus tard tous les militaires ukrainiens, comme étant des « nazis» et des «fascistes». Pour les gens qui ont grandi dans l’ex-URSS et ont été élevés avec des livres et des films soviétiques, une telle étiquette est très claire et très compréhensible: elle  provoque immédiatement une forte réaction négative. Donc elle est efficace.

Cependant, dans le cas de StopFake, l’«étiquetage» n’était pas destiné uniquement à l’audience russe et ukrainienne. Il s’en est suivi un  scandale autour de la rédactrice en chef de «Zaborona» Katerina Sergatskova. La journaliste s’est dit la victime d’un harcèlement venu de d’extrême droite qui menaçaient ainsi la liberté d’expression ! Un argument très convaincant pour les occidentaux. Plusieurs défenseurs des droits  de l’homme, comme par exemple Human Right Watch ou le journaliste du Gardian Shaun Walker, ont alors donné l’alerte immédiatement, sans trop vérifier.

Il est possible que les réalisateurs de l’attaque contre StopFake aient eu un double objectif. Premièrement, il s’agissait de discréditer la première organisation indépendante ukrainienne qui vient de rejoindre le programme de vérification d’information de Facebook. Ce programme a été lancé après les scandales autour de l’élection présidentielle américaine de 2016. Il compte dans ses rangs plus de 50 membres, notamment des agences bien connues comme Reuters ou l’AFP. Suite à la publication de Zaborona, la participation de StopFake à ce travail pourrait être remise en question: une enquête a été ouverte. StopFake fait déjà l’objet d’une enquête sur son éventuel « manque d’impartialité ».  Mais les accusations de lien avec l’extrême-droite ont un effet bien pire et n’ont nul besoin d’être étayées pour créer le soupçon et le blâme. Consciemment ou pas, le scandale fait  le jeu du Kremlin, en aidant à la fabrication d’un nouvel épisode de la série sur «l’Ukraine fasciste», pour priver Kiev de soutien international, alors que celui-ci est déjà limité.

Deuxièmement, StopFake a toujours été une organisation bénévole non gouvernementale qui n’existait que grâce à des dons et des subventions. L’étiquetage comme «fascistes» de StopFake pourrait réduire fortement la volonté des donateurs d’apporter un appui financier au projet, ce qui pourrait limiter considérablement ses capacités d’agir (par exemple, réduire le nombre de versions linguistiques du site ou sa capacité à les mettre à jour). Cela correspond parfaitement aux plans du Kremlin: moins il y aura de gens qui sont au courant des sujets et des méthodes de la propagande russe, en particulier à l’étranger, plus il sera facile de diffuser cette propagande, non seulement en Ukraine, mais dans le monde entier. Tout compte fait, en étranglant les projets ukrainiens, l’Occident se prive d’une assistance dans la lutte contre l’agression russe.

Aujourd’hui il n’existe pas de preuve incontestables que l’article de «Zaborona» est paru à la demande des services de sécurité russe.  Il n’existe pas non plus de preuves du recrutement personnel de Katerina Sergatskova. Depuis 2014, tout un groupe d’opposants libéraux russes ont débarqué en Ukraine. Nombre d’entre eux cherchent à apprendre aux Ukrainiens à construire une démocratie (ce qui ressemble plutôt à une tentative de construire une «autre Russie» ici). Sans doute existe-t-il en Ukraine les restes d’une conscience postcoloniale, quand tous les représentants de l’ancien  peuple dominant paraissent toujours géniaux et crédibles. Avant même 2014, c’était une situation courante dans les milieux d’affaires ukrainiens où différents coach venaient de Moscou ou de Saint-Pétersbourg pour organiser des séminaires. L’ampleur des projets en Russie, un pays trois fois plus peuplé, témoignait en leur faveur.  Mais la fascination pour des révolutionnaires losers, sans histoire à succès dans leur propre pays, reste tout de même un mystère. 

Les démarches entreprises contre InformNapalm sont quelque peu différentes dans les méthodes, mais le résultat est presque identique. Les comptes des bénévoles de la communauté internationale et de son  porte-parole sont constamment bloqués par Facebook, principalement pour des raisons tirées par les cheveux ou après des plaintes venues «d’un pays voisin». Presque simultanément au scandale créé par Sergatskova contre StoFake, le 4 juillet, il a eu lieu le blocage massif des comptes des publications en langues étrangères d’InformNapalm sur Twitter. En particulier, le compte de la page multilingue a été bloqué. Ce compte a été créé en 2014 et avait 13500 abonnés, dont des organisations internationales, des experts étrangers, des journalistes et des politiciens. Cette attaque semble une sorte de réponse aux publications de la communauté contre la propagande produite par le ministère des Affaires étrangères russe sur ce réseau social. En dépit des nombreux appels lancés par des diplomates et des experts, la page principale n’a été débloquée que dix jours plus tard, et le reste est toujours banni de Twitter.

Roman Burko, fondateur d’InformNapalm, a expliqué à Tyzhden que les usines de trolls et les services de renseignement russes utilisent toutes les failles du contrôle des réseaux sociaux pour couper la parole à sa communauté. «Ces attaques se produisent et évoluent continuellement», a-t-il souligné. Pour démotiver les médias internationaux respectés de coopérer avec InformNapalm, les trolls russes lui ont collé une autre étiquette : celle de «hackers noirs», donc, de criminels ou d’agents de renseignement (bien qu’en réalité il s’agisse plutôt d’un réseau international de bénévoles tout à fait ouvert, qui trouvent des preuves dans des sources également ouvertes, même si les médias russes s’alarment sur le fait que la communauté diffuse «des informations top secrètes»). Le site est lui aussi accusé également, bien entendu, d’avoir des objectifs « ultranationalistes ». «C’est dommage que l’Occident ne sache pas répondre à de telles accusations et se laisse manipuler si facilement», juge le bénévole.

Selon Roman Burko, on ne peut pas exclure que les attaques contre InformNapalm et StopFake soient coordonnées depuis Moscou, parce qu’elles sont trop profitables pour le Kremlin. La Russie cherche à faire taire l’Ukraine, en particulier lorsqu’il s’agit de sa communication avec le milieux des experts occidentaux. Une partie de la société occidentale est plus encline à croire au règne des radicaux d’extrême droite en Ukraine qu’à les remarquer dans leur propre pays. Il est plus facile de se focaliser sur le harcèlement de certains journalistes, sans remarquer certains autres.

Presque simultanément au scandale autour de «Zaborona», le journal en ligne Texty.org.ua a publié un enquête sur l’impact de chaînes Telegram qui paraissent être administrées depuis la Fédération de Russie, sur l’activité des politiciens ukrainiens, y compris des représentants du parti au pouvoir «Sluga Narodu» (Serviteurs du peuple). Tout de suite après la publication, l’auteur de l’enquête, Lyubov Velichko, a commencé à recevoir des menaces. Elle a écrit sur sa page Facebook: «Je comprends que mon travail pose des problèmes aux services secrèts russes. Et c’est pourquoi ils me harcèlent en me couvrant de mensonges et de fakes. Mais je m’en fiche. Rien ne peut  m’arrêter car j’aime l’Ukraine». Cependant, ce cas a été ignoré par les défenseurs des droits de l’homme qui ne sont pas pressé, qui sait pourquoi, de remarquer ces violations effectuées par des forces pro-russes. L’OSCE se comporte de la même façon, en critiquant la décision des autorités ukrainiennes sur le blocage de chaînes de télévision et de réseaux sociaux russes, sans chercher à comprendre les raisons de cette interdiction.  L’Ukraine a été critiqué pour la détention de Kirill Vyshynskyi, le chef de «RIA Novosti Ukraine», et pour une tentative d’arrêter Igor Guzhva, le rédacteur en chef de Strana.ua, mais encore une fois, sans remarquer leurs activités subversives contre notre état et sans faire attention à l’arrestation du journaliste Stanislav Aseev dans «République populaire de Donetsk». Hélas, le Kremlin réussit facilement à utiliser la démocratie occidentale et la liberté d’expression à son avantage. C’est plus facile de combattre des fascistes imaginaires que les vrais.

Par Yuriy Lapaev, pour Tyzhden.ua

Weekly Magazine, № 31 (663), Juillet 29 2020.