Tyzhden s’est entretenu avec un écrivain et journaliste français sur les mécanismes de l’influence russe dans le monde et le potentiel de dépasser la menace populiste.

Interview réalisé par Alla Lazaréva

Nicolas Hénin/ Illustration: Tyzhden

Nicolas Hénin/ Illustration: Tyzhden.ua

Votre livre «La France russe» a provoqué beaucoup de discussions dans les milieux politiques. Comment évaluez-vous les relations entre Moscou et Paris à présent?

Elles sont complètement déséquilibrées. Il existe chez les Français une certaine naïveté, les gens ne sont pas au courant des réalités des autorités russes. Ainsi, il y a de la passivité ou de l’indulgence excessive. Entre temps, le comportement de la Russie devient plus agressif. Nous avons observé cette tendance en Tchétchénie et en Géorgie, et à présent, elle se manifeste en Ukraine et en Syrie. Nous ne pouvons pas ignorer cette démonstration de force et ces petites provocations contre les pays occidentaux, effectués par le Kremlin, car elles sont accomplies à l’aide des bombardements aériens. Il y a aussi des interventions de piratage informatique qui, très probablement, sont le résultat de manœuvres de Moscou. Il est assez surprenant de voir que l’agressivité évidente de la Russie n’est pas un problème pour beaucoup de Français, et qu’ils perçoivent même Poutine en tant qu’un partenaire.

Est-il possible que les différences de positions entre la France et la Russie au sujet de la guerre en Syrie peuvent contribuer à une meilleure compréhension de politique étrangère de Moscou et de la vraie nature du régime de Poutine?

Il est surtout surprenant que nous commençons à peine réaliser l’ampleur du mensonge juste un an après l’intervention russe en Syrie. Il s’agit d’un mensonge à propos des cibles: la Russie ne tire presque pas en direction de «l’État islamique» et rarement, vers les groupes d’«Al-Qaïda»… Le mensonge à propos de l’emplacement réelle des forces et des planifications, car Poutine a annoncé le rappel des pouvoirs militaires de Syrie il y a plus de six mois, mais il est toujours là. Selon certaines informations, là-bas se trouvent plus d’unités terrestres russes qu’il en est acceptable. Tous cela se passe lors d’une guerre de l’information, et on nous tente de prouver que nous tous faisons toujours la même chose.

Les éléments de base de la désinformation du Kremlin sont la tentative de faire croire que nous sommes pareils aux Russes, mais ce n’est pas le cas ! Nous luttons contre des terroristes, et ils soutiennent artificiellement le pouvoir du régime autoritaire criminel.

Certes, il arrive que nous causons les pertes indésirables ou provoquons des victimes parmi les civils, et pas seulement des militaires, mais la partie russe – c’est précisément le contraire car on tente de viser les victimes parmi les civils, elle pousse les gens à s’évader, s’expatrier, elle jette le trouble et son infrastructure est bien organisée pour accomplir cette tache.

Des choses semblables se produisent en Ukraine. Il y a beaucoup de preuves de présence militaire russe dans le Donbass, mais le Kremlin propage des mensonges disant qu’«ils ne sont pas là», et le monde ferme les yeux sur ces mensonges

Tout à fait! La Russie a profité habilement de la nouvelle infrastructure des médias, qui se base sur les commentaires et qui manque de journalistes spécialisés. Il est difficile d’étudier le sujet en profondeur et dégrouper la propagande sur les composants. Alors, quand on nous montre à la télévision française une histoire sur la guerre en Syrie ou en Ukraine, ça dure une minute et demie. Un journaliste, qui ne maîtrise pas le sujet, tente de produire l’impression d’une personne neutre et donne la parole en proportions égales aux représentants des deux camps. Il va penser qu’il a accompli son travail et qu’il se positionne au-dessus des querelles. Mais, en fait, il a diffusé de la propagande sans réfutation. Ainsi, ce n’est pas une communication adéquate des demarches de la Russie.

Votre livre «La France russe» appelle les choses par leur vrai nom. Quelle réaction a provoquée sa publication, parmi les hommes politiques français de premier plan que vous avez définis comme les lobbyistes de la Russie? Quelle a été la réaction des milieux officiels russes?

J’ai reçu des commentaires désobligeantes sur les réseaux sociaux, même des insultes à mon égard. De plus, il avait aussi des menaces de recours en justice possibles. Certains représentants d’extrême droite ont allé au tribunal car ils n’ont pas aimé certains passages du livres, mais je n’ai pas eu de démentis sur le fond.

Sarkozy n’a pas réagi? La description de sa conversation avec Poutine dès qu’il est arrivé au pouvoir est tuant pour son image du candidat à la présidentielle

Il n’a dit rien. Aucun commentaire ou tentatives de réfuter l’information.

Sarkozy est de plus en plus pro-Poutine

C’est vrai, il est pro-Kremlin. Mais il y en a pire.

Certes. Mais il a une chance de devenir le candidat de la droite aux élections présidentielles de l’année prochaine. Pour l’instant, selon les prognostiques des primaires, c’est Alain Juppé qui est porté favori. C’est un homme beaucoup plus critique vis-à-vis de Kremlin, mais tout peut arriver

Tout peut arriver, mais il faut dire une chose: peu importe qui devient le président de la France en 2017, les pro-Poutine trouveront leur place dans le nouveau gouvernement, tout comme les anti-Poutine. L’état s’assujettit à une certaine logique, selon laquelle personne ne le gère à son gré. Je comprends qu’il est difficile de contourner le camp pro-Poutine, mais quoi qu’il arrive, il n’aura pas tout le pouvoir. Cependant,  même si le futur président personnellement garde ces distances par rapport au Kremlin, il ne va pas avoir la possibilité de laisser les pro-Poutine complètement hors jeu.

Vous écrivez dans votre livre que la moitié des employés de l’ambassade de Russie en France sont des employés du FSB et que les services secrets français le savent bien. Pourquoi Paris permet à Moscou de se comporter ainsi?

Parce qu’il n’a pas de choix. La seule réaction possible, c’est d’expulser les agents secrets de pays. Je ne connais pas de chiffres exacts, mais imaginons qu’il y a une centaine d’espions russes en France et quatre Français sont en Russie. Par exemple, si nous expulsons six agents secrets russes, nos quatre perdront la possibilité de travailler. Nous perdrons. Voici le problème: nous sommes sûrs de perdre, car le nombre des agents secrets est déséquilibré. Ainsi, Paris a choisi une stratégie différente, c’est-à-dire, démontrer que ces gens sont identifiées, de les avoir à l’œil, pour qu’ils le sentent bien.

Partagez-vous le raisonnement répandu parmi les experts, affirmant que le conflit entre le camps pour la liberté et le camps des autoritaires est un défi plus important à présent que le clivage entre la gauche et la droite?

Oui, je le partage. On peut même le développer : aujourd’hui, il s’agit d’une confrontation entre un modèle social libéral et un modèle populiste. A mon avis, cette opposition est beaucoup plus importante que la lutte entre la droite et la gauche, les conservateurs et les progressistes. Une alternative à la vision du monde de Poutine, pourrait être celle du premier ministre canadien, Justin Trudeau. Si le locataire du Kremlin n’est est capable d’agir qu’à l’aide de force, Trudeau s’adresse et aux femmes voilées , et aux homosexuels, en disant: «Je vous admets comme vous êtes».

A votre avis, le monde moderne dispose-t-il de ressources nécessaire pour résister au populisme?

J’essaie toujours d’être optimiste.

Mais vous n’êtes pas sûr que nos ressources  sont suffisantes?

Pas tout à fait.

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Nicolas Hénin, né en France le 7 novembre 1975, est un journaliste français de presse écrite, radio et télévision. Enlevé le 22 juin 2013 et retenu otage en Syrie, il est libéré le 18 avril 2014. Il a publié «Jihad Academy» en 2015 et «La France russe, enquête sur les réseaux Poutine» en 2016.

Interview réalisé par Alla Lazaréva

Source: Tyzhden.ua