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Par: Doris Pundy | EURACTIV.com | translated by Marion Candau

Les campagnes de désinformation deviennent de plus en plus sophistiquées, et la  réglementation reste insuffisante selon des activistes des droits civiques.

Avant même l’élection du président américain Donald Trump ou le référendum sur le Brexit, l’UE craignait fortement que de fausses informations puissent influencer les décisions politiques. En 2015, la Commission a créé un service spécialisé, le groupe de travail East StratCom.

Lequel travail passe l’Internet au peigne fin pour trouver des déclarations fausses ou déformées et accorde une attention particulière à la Russie, qui, selon la Commission, continue d’être à l’origine de la plupart des campagnes de désinformation.

Mais ce n’est plus suffisant, estime Fadi Quran, directeur de campagne de la plateforme des droits civiques Avaaz.

«Se concentrer sur l’intervention étrangère de la Russie, c’est se concentrer sur la désinformation 1.0, c’est-à-dire la première génération de désinformation. Mais maintenant nous sommes à un nouveau niveau que nous appelons ‘Désinformation 2.0′ qui est beaucoup plus avancé », explique-t-il.

Nouvelle génération de fake news

Selon lui, la Russie forme des groupes locaux dans l’UE qui développent et améliorent ensuite les stratégies de la Russie. « Il est tout à fait inefficace de se concentrer uniquement sur la Russie et la désinformation étrangère », souligne Fadi Quran. La désinformation devient de plus en plus complexe. La Russie et d’autres acteurs peuvent brouiller les pistes en travaillant au niveau local, dit-il.

Avant les élections européennes de mai 2019, Avaaz avait enquêté sur la désinformation diffusée sur les réseaux sociaux concernant les six plus grands États membres de l’UE. Résultat: «Beaucoup d’activités de désinformation semblaient être d’origine locale et ressemblaient à de la désinformation russe. Pourtant, il s’agissait de désinformation locale», soutient Fadi Quran.

Il appelle donc la Commission européenne à ne pas se concentrer exclusivement sur la désinformation liée au Kremlin et à prolonger le mandat de la Task Force East StratCom.

«Les tactiques de désinformation utilisées par des acteurs malveillants, tant internes qu’externes, évoluent aussi rapidement que les mesures adoptées pour les combattre», a déclaré Julian King, commissaire européen sortant en charge de la sécurité. Il est l’un des quatre commissaires responsables de la lutte contre les campagnes de désinformation au sein de la Commission Juncker.

La recherche continue et des ressources adéquates sont donc essentielles pour lutter efficacement contre les fausses campagnes d’information, quel que soit l’endroit où le contenu est mis en ligne, affirme le commissaire.

L’accent mis sur la Russie n’est pas une mauvaise piste, selon le commissaire. «Les stratégies de désinformation sont souvent d’abord promulguées par des sources russes et pro-Kremlin», assure le commissaire, défendant l’approche de la Commission.

Depuis le début de l’année, l’équipe East StratCom a identifié plus de 1 000 cas liés à des sources russes. Plus de deux fois plus qu’à la même période en 2018.

Manque de volonté politique

L’augmentation des fausses informations sur Internet est liée aux élections européennes de mai 2019. Toutefois, l’année électorale ne s’est pas arrêtée avec les élections européennes. Dans certains États membres, des élections législatives ou présidentielles sont prévues dans les mois à venir.

« Les élections relèvent de la compétence nationale et les États membres ont la responsabilité de veiller à ce qu’elles soient correctement protégées contre les tentatives d’ingérence étrangère », a déclaré le commissaire. Toutefois, l’exécutif européen est prêt à soutenir les États membres autant que faire se peut.

Fadi Quran d’Avaaz s’attend à ce que la désinformation soit à nouveau diffusée de manière ciblée lors des prochaines campagnes électorales nationales, notamment dans les pays où la société est profondément divisée et où les partis de droite ou populistes se consolident, comme en Pologne, en Autriche et peut-être aussi en Italie.

Selon lui, la volonté politique pour agir contre les infox est particulièrement faible là où les politiciens de droite et populistes profitent des campagnes de désinformation.

Le responsable d’Avaaz observe toutefois un manque de volonté politique pour lutter efficacement contre la désinformation même dans les États membres où des forces modérées sont au pouvoir. Ce qu’il explique par de l’ignorance.

«De nombreux politiques à travers l’Union ne comprennent pas vraiment comment Facebook, YouTube ou Twitter peuvent définir le discours public», déclare le directeur de campagne. Les fausses informations diffusées via les médias sociaux peuvent avoir un impact sur la prise de décision à grande échelle, souligne-t-il. «Certains politiciens ne se rendent tout simplement pas compte de l’ampleur de la menace.»

Auto-contrôle vs réglementation

La Commission européenne, en revanche, a compris très tôt le danger que représentait la diffusion délibérée de fausses informations, selon le militant des droits civiques, qui estime que l’institution pourrait être plus efficace. Actuellement, la Commission s’appuie sur un «Code de bonne pratique» qui encourage les réseaux sociaux à surveiller eux-mêmes les contenus.

Ce code de conduite n’est pas vraiment mis en œuvre par Facebook, Youtube and Co, regrette-t-il. Avaaz appelle donc à une réglementation juridiquement contraignante des plateformes de médias sociaux. Si l’organisation de défense des droits civiques devait prendre une décision, tous les utilisateurs qui ont reçu des fake news sur les réseaux sociaux en seraient d’abord informés et recevraient ensuite les informations correctes.

Le commissaire à la sécurité, Julian King, ne veut pas exclure à l’avenir des règles contraignantes pour les réseaux sociaux, mais seulement si l’évaluation en cours du Code de conduite n’aboutit pas à un résultat satisfaisant pour la Commission européenne.

La présidente désignée de la Commission, Ursula von der Leyen, et ses commissaires, qui entreront en fonction début novembre, devront prendre à leur tour le problème à bras le corps.

Fadi Quran d’Avaaz conseille aux nouveaux commissaires de ne plus perdre de temps: «Il faut qu’ils règlementent la désinformation avant qu’elle ne finisse par réglementer la politique européenne.»

Par: Doris Pundy

EURACTIV.com translated by Marion Candau