Des chaînes Telegram pro-russes ont déformé le contenu d’un article de Politico consacré au nouveau plan de la Commission européenne concernant le marché des engrais. L’article indique effectivement que Bruxelles souhaite recourir davantage au fumier, aux déchets agricoles et aux sous-produits de la production de biogaz pour la fabrication d’engrais. Cependant, il ne s’agit pas de remplacer le gaz russe par du « fumier de vache », mais bien d’une tentative visant à réduire la dépendance de l’agriculture européenne vis-à-vis des engrais minéraux coûteux, dont la production est liée au gaz naturel.
Une affirmation circule sur Internet selon laquelle « l’UE envisage d’utiliser du fumier de vache à la place du gaz russe ». Pour étayer cette affirmation, les auteurs se réfèrent à un article de Politico sur les projets de la Commission européenne dans un contexte de hausse des prix des engrais.

Cependant, un tel « résumé » déforme le sens de l’article. L’article de Politico a effectivement été publié sous le titre « EU looks to cow manure to keep food prices down » – « L’UE se tourne vers le fumier de vache pour contenir les prix des denrées alimentaires ». Le sous-titre précise que le plan de Bruxelles « mise sur le fumier » pour répondre à la « fertilizer crunch », c’est-à-dire la crise des engrais. Dès les premiers paragraphes, Politico explique : La Commission européenne propose des mesures réglementaires à long terme afin de transformer davantage de fumier et de déchets agricoles en engrais. C’est un détail essentiel : l’article porte sur le marché des engrais, et non sur le remplacement du gaz par le fumier en tant que source d’énergie.
Politico n’attribue pas uniquement la nouvelle hausse des prix des engrais à la Russie. L’article évoque la guerre en Iran, la situation autour du détroit d’Ormuz, la hausse des prix du gaz et les tensions sur les marchés mondiaux des engrais. L’Europe produisant une part importante de ses engrais à partir de gaz importé, la hausse du prix de ce dernier a une incidence directe sur le coût des engrais minéraux, ce qui peut ensuite se répercuter sur les prix des denrées alimentaires.
Le facteur russe est également présent dans l’article, mais dans un autre contexte. Politico indique que l’un des moyens rapides d’alléger la pression sur les agriculteurs pourrait être d’assouplir les droits de douane et les taxes supplémentaires sur les importations d’engrais en provenance de Russie et de Biélorussie. Cependant, la Commission européenne n’a pas franchi ce pas, car de telles livraisons renforceraient la dépendance stratégique vis-à-vis de la Russie et pourraient lui rapporter des revenus dans le contexte de la guerre contre l’Ukraine.
C’est précisément là que le message de propagande dénature le sens de la publication. Les auteurs de l’article indiquent qu’en raison des risques géopolitiques, de la hausse des prix du gaz et des tensions sur le marché des engrais, l’UE cherche des moyens de réduire sa dépendance vis-à-vis des engrais minéraux coûteux, dont la production repose sur le gaz. L’une de ces solutions consiste à utiliser davantage le fumier traité, les déchets agricoles et les digestats (sous-produits de la production de biogaz) comme engrais. Dans le récit propagandiste, cette logique se transforme en une formule caricaturale : « L’UE utilisera du fumier de vache à la place du gaz russe ».
Le « Fertiliser Action Plan » officiel de la Commission européenne confirme qu’il s’agit bien du marché des engrais et de la sécurité alimentaire. Le document souligne la nécessité d’accélérer la transition des engrais à base de matières premières fossiles vers des alternatives circulaires et biologiques ; parmi ces solutions figurent les biofertilisants, les déchets organiques et l’azote récupéré à partir du fumier.
Le plan de la Commission européenne montre également qu’il ne s’agit pas de « miser uniquement sur le fumier ». La communication de la Commission européenne relative à ce plan énumère des mesures plus larges : un soutien financier aux agriculteurs, un nouveau dispositif de liquidité, une meilleure gestion des nutriments, un soutien à la production nationale d’engrais, le développement de l’agriculture biologique et des alternatives biologiques, un renforcement de la surveillance du marché et une évaluation des options pour la constitution de stocks d’engrais. Les sous-produits de la production de biogaz (digestats) y sont mentionnés comme des matières nutritives issues du traitement des déchets organiques, notamment les déchets alimentaires ou le fumier.
Il convient de préciser séparément le rôle du biogaz. Le fumier peut en effet être utilisé pour produire du biogaz et du biométhane, et l’UE dans son ensemble développe cette voie dans le cadre de sa politique énergétique. Cependant, l’article de Politico et le « Fertiliser Action Plan » ne traitent pas du remplacement énergétique du gaz par le biométhane, mais de la crise des engrais. Dans ce contexte, les sous-produits de la production de biogaz sont importants précisément en tant que matière première pour les engrais. Par conséquent, la référence au biogaz ne confirme pas la thèse selon laquelle l’UE aurait l’intention de remplacer le gaz russe par du fumier de vache.
Ainsi, ce message de propagande s’appuie sur une publication réelle, mais en déforme le contenu. Politico n’a pas affirmé que l’Union européenne s’apprêtait à remplacer le gaz russe par du fumier de vache. Il s’agit en réalité d’autre chose : de mesures à long terme visant à réduire la dépendance du secteur agricole vis-à-vis des engrais minéraux coûteux et dépendants du gaz, au profit d’alternatives transformées et biologiques.
L’objectif d’une telle manipulation est de détourner le débat professionnel sur le marché des engrais, la sécurité alimentaire et la dépendance du secteur agricole vis-à-vis des engrais minéraux produits à partir du gaz, pour le réduire à une simple ridiculisation. Au lieu d’aborder les véritables vulnérabilités de l’agriculture européenne – la hausse des prix du gaz, des risques géopolitiques, de la dépendance vis-à-vis des importations et de la question politiquement sensible des engrais russes et biélorusses –, les propagandistes proposent une formule caricaturale : « du fumier à la place du gaz ».
Auparavant, StopFake avait démenti des informations mensongères selon lesquelles la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, aurait déclaré que « l’indépendance » vis-à-vis des ressources énergétiques russes « avait coûté trop cher à l’Occident et avait même conduit à une catastrophe ».



